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BLEU DE CHANEL : UN FILM DE MARTIN SCORSESE
Commentaire de Jean-Michel Bertrand, consultant et professeur IFM
06 septembre 2010
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Gaspard Ulliel dans le film de Martin Scorsese.

Jean-Michel Bertrand, professeur à l'IFM et consultant, commente le dernier film réalisé par Martin Scorsese pour le nouveau parfum Bleu de Chanel.

Voir le film :
http://www.chanel.com/fr_FR/parfums-beaute/Universe-Bleu-de-CHANEL-117752

Le commentaire de Jean-Michel Bertrand :

Jouer avec les images médiatiques, décaler les clichés : la recette du film de lancement du dernier masculin de Chanel est, de ce point de vue, exemplaire.

Une histoire simple ?

L'histoire est toute simple, même si les morceaux du puzzle qui la compose ne s'assemblent clairement qu'après plusieurs visions. Un homme, deux femmes, l'une brune connue et familière, l'autre blonde, un mannequin ou une actrice, manifestement rencontrée lors d'un tournage, il y a peu.

Le petit scénario de la passion, sur lequel joue, à première vue, le film évite le pathos ou la mièvrerie d'une hésitation entre les deux femmes et permet d'afficher le caractère bien trempé d'un homme qui, avec fermeté et un soupçon de dureté, est entièrement tourné vers l'affirmation (de soi).

Pas d'indécision donc : le scénario de la rupture, qui ne ressemble à aucun scénario connu, est littéralement débordé par l'histoire de la séduction : ouverte et en devenir. Une liaison prend fin, sans paroles, alors que la rencontre donne lieu à une succession de moments intenses.

Chaque femme correspond à un monde, ainsi qu'à un type différent de relations. Et c'est le traitement différencié des images liées à chacune, qui donne son rythme et son style au film. Enchâssée entre des images très brèves, rapides, saccadées qui font apparaître les moments de rencontre avec la jeune femme blonde, comme autant de flashs percutants, la scène de la séparation est tournée dans un décor unique. Il s'agit d'un face à face, devant les restes d'un petit déjeuner. Regard, distance, tentative de rapprochement… Mais, quand l'acteur s'approche du visage (en un très beau mouvement de caméra doublé d'un quasi renversement de l'axe de la prise de vue) ce n'est plus ce visage qu'il voit, mais des images souvenirs de la femme blonde. Avec virtuosité, Scorsese nous fait passer de la situation actuelle aux images mentales et virtuelles du « héros » (le virtuel ne s'oppose pas au réel) qui sont autant de flashback discontinus. Et cette affluence d'images le dispense de paroles ou d'aveu : la femme brune sent ce qui s'interposait entre eux, se lève et s'en va.

On l'aura compris, le film semble construit sur une série très affirmée d'oppositions binaires qui redoublent celles des deux femmes : brune/blonde, liaison/déliaison, femme figée et tendue ou toute en course et abandons, plans léchés d'intérieur, images « sales » et prises sur le vif, dans le mouvement, continuité et fragmentation.

Complexité et citations

Mais cette série trop évidente, voire systématique, est rendue plus riche et consistante grâce à deux éléments essentiels qui donnent au clip (qu'on l'aime ou pas) sa singularité.

Le premier élément est la complexité narrative et surtout temporelle qui oblige le spectateur à travailler un peu pour (re-) monter les scènes en intégrant leur chronologie. Un spectateur incité à travailler n'est plus chose courante dans le cinéma, mais c'est la condition, souvent, d'un intérêt - non strictement « consommateur » - pour le film. Évidemment, cela risque de déplaire à tous ceux qui prônent une publicité immédiatement vendeuse au public le plus large. Il y a là un pari, volontaire ou non : si nombre de spectateurs, déroutés peuvent se désintéresser du film, d'autres seront incités à repasser le spot dont la première vision est loin d'épuiser le sens et la compréhension.

En outre, le ressort du clip tient moins à cette situation classique et à ces oppositions, qu'à ce qu'introduit le jeu avec des références cinématographiques : reprise clin d'œil du plan archi connu du photographe « shootant » un mannequin dans Blow up et surtout répétition et détournement de la situation finale de Coup de foudre à Notting Hill. Scorsese, d'entrée de jeu reprend le dispositif de la conférence de presse où Julia Roberts précise, en réponse à une première question, qu'elle ne restera pas en Grande Bretagne et partira demain, avant d'apercevoir Hugh Grant et de demander à ce que la question lui soit reposée. Sa seconde réponse équivaudra à une demande en mariage. Pas de promesse faite à une femme ici. Mais un homme qui répond après un temps de latence plus que d'hésitation : « ne comptez plus sur moi pour être la personne que vous attendez ». Cette phrase, à la différence de la déclaration de Julia Roberts n'est pas dénuée d'ambiguïtés, puisque nous ne savons pas à qui elle s'adresse : à la femme blonde qui, présente dans l'assistance, guette avec une attention extrême les paroles de l'homme, aux médias et par-delà à tous ceux qui pourraient exiger un comportement conforme ? En l'absence de certitude, elle prend l'allure d'un principe général. Et cette détermination à échapper aux pièges du conformisme, de la langue de bois et de la soumission aux convenances, devient la revendication d'une liberté. En effet, cet homme n'est pas « simplement » un homme libéré (comme il y en a tant !) mais un homme qui revendique un bien plus rare et plus précieux : la liberté. C'est moins, alors, à la situation (la série des oppositions) et aux données immédiates de l'intrigue que le spectateur est convié à se reconnaître et à projeter ses fantasmes, qu'à ce principe affirmé.

Et l'on peut in fine se demander si, par un tour de passe-passe ou de malice, Chanel ne serait pas susceptible de co-énoncer et de co-signer ce refus de correspondre aux attentes du public. Une façon indirecte de désigner le geste auquel correspondent ce parfum, le film qui le fait connaître et une démarche qui privilégie un marketing de l'offre à la volonté de coller à des attentes qui prennent trop souvent l'allure de produits me too ?

Il faudra un peu de temps pour savoir si ce pari risqué s'est avéré « payant »…




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